La scène se déroule il y a une semaine. J’en avais déjà vécu une similaire récemment, et bien d’autres avant. À chaque fois, cela me touche profondément. Ça me renvoie à une réalité que je déteste.
J’étais avec un jeune togolais. Nous avons rencontré un ami revenu de Paris pour les vacances. Au cours de la discussion, j’ai dit au vacancier qu’il était arrivé au bon moment pour profiter du soleil. Parce qu’il y a encore quelques jours, il pleuvait des cordes à Lomé.
Deux chambres salon meublés et climatisés avec cuisine
Découvre cette offre exceptionnelle de deux chambres, un salon meublé et climatisé avec cuisine, WC douche interne inclus situé à Adigogomé Yokoè Carrefour Kopégan non loin de la frontière TOGO-GHANA
Le jeune Togolais n’avait pas compris l’expression « pleuvoir des cordes ». Il l’a dit simplement. Je lui ai expliqué. Il m’a remercié.
Quelques jours plus tôt, un parent vivant en France était aussi de passage à Lomé. Il donnait des instructions à un ouvrier. Il lui demandait de rendre le travail « mercredi en 8 ». L’ouvrier ne comprenait pas. Mon parent s’agaçait. J’ai essayé d’expliquer en vain qu’il fallait s’adapter aux expressions locales pour se faire comprendre.
Alors, quand je me suis retrouvé avec mon parent et le jeune togolais, j’ai demandé à ce dernier de témoigner. Il avait lui-même vécu ça quelques minutes plus tôt. Mais le jeune s’est muré dans le silence. Il n’a jamais voulu argumenter avec mon parent.
Cette attitude, se taire, ne pas défendre ses idées devant un tiers, est devenue ordinaire chez les Togolais. Au point que beaucoup sont tétanisés. Ils n’osent même plus défendre leurs droits.
Je l’observe tous les jours. Ça me préoccupe surtout pour la jeunesse.
Prenons les jeunes victimes de torture. Ils connaissent souvent l’identité de leur bourreau. Pourtant, ils n’osent pas porter plainte. La famille les en dissuade même. C’est la même chose quand des gens se cachent dans l’anonymat pour demander au journaliste Ferdinand Ayité, dit « évêque Ferdinand », de dénoncer un abus de pouvoir, lors des Live qu’il fait chaque dimanche sur les réseaux sociaux. Ils n’arrivent pas à affronter leurs propres défis.
C’est pareil en politique. La sincérité, la vérité et la combativité manquent cruellement.
C’est terrible pour un peuple.
Dans son coin, chaque Togolais rumine ce qu’il n’accepte pas dans la gestion du pays. En parler peut avoir des conséquences, pense-t-on. Alors on se tait. On subit, de génération en génération.
Ce schéma se répète partout : dans la vie quotidienne, dans les administrations, dans les institutions, dans les forces de sécurité. Chacun se méfie de l’autre. Souffrir en silence semble normal.
Seuls quelques intrépides osent s’engager en politique, dans la sincérité. Les autres, qui souffrent autant de la mauvaise gouvernance, restent en retrait. Ils murmurent aux engagés : « On est derrière vous, on vous soutient avec nos prières. » Et aux enfants : « Ne sortez pas, ne manifestez pas. Vous serez arrêtés ou tués. »
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Ce comportement touche la très grande majorité des Togolais. Ce n’est pas propre à une communauté. Et ça n’a pas toujours été ainsi. C’est donc forcément la conséquence d’un fait national majeur.
Il y a quelques décennies, sous le parti unique, la dictature a cultivé la délation. On incitait les gens à dénoncer leurs voisins. On poussait même les enfants ou les épouses à passer à la télévision pour rapporter les propos du père ou du mari – quitte à en rajouter pour plaire au régime.
Les dirigeants ont ainsi créé un climat de méfiance généralisée. Jusqu’au sein des familles, jusque dans les chambres à coucher. Plus personne n’osait dire ce qu’il pensait, surtout contre le régime. Le pouvoir a cassé la cellule familiale. Il a brisé la société.
La diaspora n’a pas été épargnée. Ça n’a pas aidé à la rendre solidaire. À l’extérieur, chaque Togolais se méfiait de l’autre. On ne savait pas qui était qui. Pas de solidarité, pas d’entraide – contrairement aux Maliens ou aux Sénégalais.
Résultat : chacun garde ses pensées pour soi, de peur d’en payer le prix.
Cet isolement mental profite au régime. Mais il fabrique une société sans personnalité. Incapable d’affronter les défis. Incapable d’aller conquérir son avenir.
On a façonné les gens à la soumission. Ils n’osent plus remettre en cause ce qui ne leur convient pas.
À ce repli sur soi s’est ajoutée, depuis vingt ans, une violence terrifiante. À la crainte d’être dénoncé par un proche s’est ajouté le traumatisme de l’extrême violence.
Le pouvoir a dépouillé deux générations de leur dignité. Il leur a enlevé ce qui fait d’eux des humains : le droit de réfléchir, d’exprimer et de défendre leurs idées.
On a déshumanisé les Togolais. Ils ont perdu la soif d’exister qu’avaient leurs grands-parents, ceux qui ont arraché l’indépendance. Et celle de leurs parents, qui ont affronté la dictature dans les années 90.
Le régime a réussi à enfermer chaque Togolais dans sa propre tête. Le peuple ne proteste plus. Il ne se bat plus. Il ne défend plus sa liberté. Il ne protège même plus sa dignité. L’âme du peuple est en errance.
Hors du Togo, personne ne comprend notre attitude face à l’humiliation quotidienne. Ceux qui voulaient nous accompagner se détournent désormais. Lassés par cette apathie et cette soumission.
Quand Faure Gnassingbé clame qu’il transforme le Togo, il croit à son propre mirage. Depuis vingt ans au pouvoir, le pays reste figé. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de routes et les gens mangent mal.
Le silence est devenu la recette pour rester en vie, pour vivre dans la misère, et pour mourir dans la misère.
Où allons-nous si nous ne changeons pas ? Vers quel désastre nous dirigeons-nous avec cette léthargie ?
Les réponses à ces questions appartiennent à chaque Togolais.
Chaque Togolais doit maintenant se faire violence. Il faut affronter sa conscience. Retrouver en soi le courage de renouer avec sa dignité d’humain. Celle qui pousse à défendre ses enfants et les générations qui suivent.
C’est un passage obligé. Pour retrouver l’intrépidité nécessaire à la reconquête de nos libertés.
Moi j’ai choisi de dire ce que je pense. J’ai choisi de défendre mes idées. J’ai choisi de me battre pour mettre fin à la dictature.
Aucun pays ne se développe avec un peuple terrorisé et apathique.
Nathaniel Olympio












