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21 mars 2026
dans OPINION
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Par Joseph Takeli, natif de Tchébébé, préfecture de Sotouboua.

Il est des moments dans la vie d’une nation où le silence devient une complicité. Le drame qui se joue aujourd’hui dans les campagnes togolaises appartient à cette catégorie. Derrière le mot technique de «transhumance» se cache une réalité brutale : la destruction des cultures, l’humiliation des paysans et l’installation d’une impunité qui menace désormais l’équilibre même du pays.

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Je me nomme Joseph Takeli. Je suis né et ai grandi à Tchébébé dans la prefecture de Sotouboua. Quand je grandissais dans les années 1970 et 1980, Sotouboua était un des plus grands greniers du Togo. On n’ y manquait de rien : Les ignames, le maïs, le mil, les arachides, le manioc pour le gari et les cossettes. Bref, cétait la vraie auto suffisance alimentaire qui enfante de la joie de vivre. Quand on est de Fondah, Tchébébé, Pandè-Pandè ou Tigbada, on était fier de dire qu’on est de la République Tchèboise ou de la Républiue Tchèb. Il n’était pas rare d’entendre nos aînés à Lomé, surtout l’adjudent Agama Nimo, paix à son âme, nous lancer : «Jeunesse de la République, on se voit dimanche pour un pot de Tchouk» ou alors «on se voit dans la République pour Kyèna», la fête des ignames. Nous autres avons grandi avec des valeur transmises par nos parents Tem, c’est-à-dire Kotokoli, Kabyè, Losso, c’est-à-dire Nawdba, Lamba, et Massèè. Nous avons donc grandi avec une fierté, une certitude et une assurance : la terre ne trompe pas. Avant on se disait que «si ça nous chauffe comment comment en ville, nous avons nos villages oú nous pouvons nous replier pour fierement exercer le métier que nos parent nous on transmis depuis la naissance : le travail de la terre.

Notre aîné Agama Nimo se retournerait dans sa tombe en apprenant qu’à Fondah chez lui, les paysans n’ont plus le droit, de planter du manioc à cause des bouviers Peuhl et leurs boeufs.
Notre aîné Agama Nimo se retournerait dans sa tombe en apprenant qu’à Fondah et dans toute la République tchèboise, des anti-valeurs de lacheté sont préconisées face à des agresseurs venus d’ailleurs.
Notre aîné Agama Nimo tomberait à la renverse en apprenant qu’il est reproché aux paysans de choisir de se défendre face aux Peuhls et leurs machettes, plutôt que de fuir. On nous dit que nous nous devons fuir lorsque ces Peuhls sortent leurs couteaux et coupes-coupes.

Il faut cesser les euphémismes. Ce qui se déroule aujourd’hui dans les campagnes togolaises, notamment dans la préfecture de Sotouboua, ne relève pas d’une simple «transhumance». Il s’agit d’une dépossession violente, systématique et tolérée, qui s’apparente à une violation grave et continue des droits humains fondamentaux. «Ils cherchent à nous appauvrir exprès, sinon, comment comprendre que des enfants de paysans, une fois parvenus aux hautes responsabilités militaires et civiles, deviennent les ennemis des agriculteurs», s’indigne un homme de Lamawéré, un village au Sud-Est de Tchébébé.

Des paysans sont privés de leurs terres, leurs cultures sont détruites, leurs moyens de subsistance anéantis. Dans certains villages, planter du manioc ou cultiver devient un acte risqué. Cette réalité constitue une atteinte directe au droit à l’alimentation, au droit de propriété, ainsi qu’au droit à la sécurité des personnes, tous protégés par des instruments juridiques internationaux auxquels le Togo est partie, notamment le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

Plus alarmant encore, une inversion des responsabilités s’installe : les victimes sont réduites au silence, voire menacées, tandis que les auteurs des exactions bénéficient d’une impunité persistante. Lorsqu’un État échoue à prévenir ces violences, à protéger ses citoyens et à sanctionner les responsables, il manque à ses obligations les plus élémentaires.

Ce qui est en jeu dépasse largement le cadre local. La destruction progressive des capacités agricoles dans une région historiquement autosuffisante constitue une menace directe contre la souveraineté alimentaire du pays. À terme, c’est la stabilité sociale elle-même qui est fragilisée.

Face à cette situation, la responsabilité ne peut être uniquement nationale. La communauté internationale — en particulier les Nations unies, l’Union européenne et les partenaires bilatéraux du Togo — doit agir avec cohérence. Le soutien financier et politique à un État ne peut être dissocié du respect effectif des droits humains sur son territoire. L’absence de réaction claire face à ces violations équivaut à une forme de caution tacite.

Il est temps d’exiger :

La protection effective des communautés rurales ;

L’ouverture d’enquêtes indépendantes sur les violences signalées ;

La fin de toute forme d’impunité ;

La reconnaissance et la garantie des droits fonciers des populations locales.

Car une nation qui abandonne ses paysans renonce à sa souveraineté. Et une communauté internationale qui choisit le silence face à l’injustice en devient, de fait, complice.

De la region des Savane, De Mango à Agou, de Blitta à Kpélé Agavé, de Sotouboua à Fondah près de Tchébèbè, le constat est partout le même. Des troupeaux divaguent librement, ravagent les champs de maïs, d’igname et de manioc, et les cultivateurs qui osent protester se retrouvent souvent face à un mur : celui de l’administration, de la justice et parfois même des forces de l’ordre.

Dans les villages, une conviction s’est installée. Les bœufs qui dévastent les cultures ne seraient pas seulement ceux de simples éleveurs. Ils appartiendraient, disent les populations, à des hommes puissants : des autorités politiques, des dignitaires du régime, des hauts gradés de l’armée. Les bouviers peuls ne seraient alors que les gardiens d’un système dont les bénéficiaires se trouvent bien plus haut dans la hiérarchie du pouvoir.

Qu’elle soit vraie ou non, cette perception est aujourd’hui largement partagée dans les campagnes. Et dans une République digne de ce nom, la perception d’une injustice permanente finit toujours par devenir une réalité politique.

Les témoignages recueillis dans plusieurs localités sont accablants. Des paysans racontent les menaces, les machettes brandies, les cultures détruites sous leurs yeux. Des femmes et des hommes portent encore les cicatrices de ces affrontements. Parmi eux, Bigao Janvier, blessé à l’oreille en 2023. Takougnadi Tchiyao, mutilé aux doigts en août 2024. Balawiya Jacqueline, blessée en mai 2025 lors d’une altercation avec une éleveuse venue prélever des feuilles dans son champ. Alou Mouziguè, frappé à la tête en juin 2025. Alfa Essoyomèwè, grièvement touché en janvier 2026. Et bien d’autres encore.

À Fondah, l’exaspération a atteint un point de rupture. Dépassés par les dégâts répétés et l’absence de solutions, des jeunes du village ont décidé d’agir. Selon les informations disponibles, sept bœufs ont été abattus et une vingtaine d’autres blessés. La réaction de l’État a été immédiate. Cinq habitants du village — AZIA Kadjanzi, ALFA Essossimna, ALFA Essoyomèwè, ALFA Gnimdoufèi et ALAFIYA Komi — ont été arrêtés le 2 mars 2026 avant d’être transférés à la prison civile de Sokodé le 9 mars, accusés de « groupement de malfaiteurs et abattage volontaire de bœufs ».

Depuis lors, le village s’est vidé d’une grande partie de sa jeunesse. La peur des représailles s’est installée. Beaucoup ont préféré fuir.

Un paysan résume la situation avec une phrase qui résonne comme un avertissement :
« Mes parents sont nés ici. Je suis leur fils aîné. Je ne vais pas fuir. Je vais mourir ici. »

Ce qui se joue au Togo n’est pas seulement un conflit entre agriculteurs et éleveurs. C’est un problème de gouvernance. Car contrairement à d’autres pays de la région, l’État togolais n’a jamais mis en place une législation claire et rigoureuse pour encadrer la transhumance, malgré les recommandations de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

Au Bénin voisin, par exemple, un décret impose aux éleveurs de maintenir leur bétail dans des enclos et de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter la divagation des animaux. La règle est simple : le bétail doit être dans des enclos et ne doit en aucun cas détruire les cultures.

Au Togo, rien de tel. L’impression dominante dans les campagnes est celle d’un vide juridique total, d’un laisser-faire organisé. Une jungle où les plus puissants imposent leurs intérêts.

Cette situation devient d’autant plus inquiétante qu’elle se déroule dans un contexte régional marqué par la montée du terrorisme au Sahel. La découverte récente d’une cache d’armes dans la zone forestière de Malfakassa, entre Sokodé et Bassar, où des fusils d’assaut et des grenades ont été saisis après des tirs sur une patrouille des Eaux et Forêts, rappelle brutalement que la sécurité nationale ne peut être dissociée de la gestion des territoires ruraux.

Dans ces conditions, continuer à ignorer la colère des campagnes serait une faute politique majeure.

Il appartient désormais au président Faure Gnassingbé de lever toute ambiguïté. Si le pouvoir n’a rien à voir avec ces réseaux d’élevage et ces protections supposées, alors il doit le prouver par des actes.

Cela signifie :

– instaurer une législation stricte sur la transhumance
– protéger les cultures et les terres des agriculteurs
– sanctionner toute violence, d’où qu’elle vienne
– démanteler les éventuels réseaux d’intérêts qui profiteraient de ce désordre.

Car une chose est certaine : aucun pays ne peut construire la paix durablement en sacrifiant ses paysans.

Le Togo rural n’est pas un territoire secondaire. Il est le socle du pays. Et lorsqu’un peuple qui nourrit la nation commence à se sentir abandonné, l’histoire montre que les conséquences peuvent être imprévisibles.

Ignorer cet avertissement serait une grave erreur.

Par Joseph Takeli.

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