Fatigué des promesses sans lendemain et des attentes interminables, le peuple togolais est face à une vérité brutale mais libératrice : aucun sauveur ne viendra. Dans cette tribune, Gnimdéwa Atakpama appelle à rompre avec le mythe de l’homme providentiel pour entrer, enfin, dans l’ère de l’action collective, organisée et stratégique. 2026 est présentée non comme une année de miracles, mais comme celle du réveil méthodique, où chaque citoyen trouve sa place et joue son rôle pour transformer l’indignation en force durable.
Togolaises, Togolais, 2025 s’est achevé. Nous sommes toujours debout !
Je ne vous dirai pas que l’année qui vient de s’écouler fut facile — vous le savez mieux que quiconque.
Je ne vous promettrai pas que 2026 sera miraculeusement différente — vous avez trop entendu de promesses creuses.
Mais je veux vous parler avec la franchise que vous méritez, celle qu’on doit à un peuple qui a traversé tant de tempêtes sans jamais plier.
La lucidité d’abord
Regardons la vérité en face : nous attendons. Nous attendons le bon moment. Nous attendons le leader parfait. Nous attendons que « quelqu’un » vienne nous sauver. Et pendant que nous attendons, les années passent, les réformes se succèdent, les constitutions se réécrivent, et nous restons spectateurs de notre propre histoire.
Voici la vérité qui dérange : personne ne viendra. Aucun sauveur providentiel ne descendra du ciel. Aucune puissance étrangère ne libérera le Togo à notre place. Aucune organisation internationale ne fera le travail que nous refusons de faire nous-mêmes. La lutte ne se sous-traite pas.
L’homme providentiel n’existe pas – et c’est une bonne nouvelle
Vous attendez l’homme providentiel ? Il est déjà là. Il conduit un taxi à Lomé. Elle vend des pagnes au marché d’Agoè. Il enseigne dans une école de Sokodé. Elle développe des applications à Kara. Il est agriculteur dans les Plateaux. Elle est infirmière à Tsévié.
L’homme providentiel que nous attendons, c’est un homme ordinaire qui va faire une action extraordinaire. C’est une femme ordinaire qui refusera l’ordinaire. Ce sont des citoyens comme vous et moi qui, un jour, décideront que « tenir » ne suffit plus, qu’il est temps de transformer.
L’histoire ne se fait pas avec des super-héros. Elle se fait avec des gens qui ont peur mais agissent quand même. Avec des gens fatigués qui trouvent la force d’un pas de plus. Avec des gens ordinaires qui accomplissent l’extraordinaire parce qu’ils ont compris une chose simple : si ce n’est pas nous, qui ? Si ce n’est pas maintenant, quand ?
La stratégie du match de football
Imaginez un match de football où tous les joueurs veulent être attaquants. Où les gardiens abandonnent leur cage pour marquer des buts. Où les supporters descendent sur le terrain. Que se passe-t-il ? Le chaos. La défaite assurée.
Gagner exige que chacun joue à son poste.
* Les défenseurs défendent
* Les milieux créent du jeu
* Les attaquants marquent
* Les supporters encouragent
* L’entraîneur déploie la tactique
* Les soigneurs guérissent
Personne n’est plus important qu’un autre. Le gardien qui arrête un penalty est aussi décisif que l’attaquant qui marque le but victorieux. Le supporter qui crée l’ambiance donne la force à l’équipe. Chacun à son poste, tous ensemble.
C’est exactement ainsi que fonctionne toute lutte victorieuse.
Certains sont faits pour la confrontation directe — qu’ils aillent au front. D’autres excellent dans la réflexion stratégique — qu’ils planifient. D’autres ont le don de la communication — qu’ils parlent. D’autres maîtrisent la technologie — qu’ils innovent. D’autres possèdent des ressources — qu’ils soutiennent. D’autres ont accès aux couloirs du pouvoir — qu’ils infiltrent intelligemment.
Il n’y a pas de petits rôles. Il y a seulement des gens qui n’ont pas encore trouvé leur poste.
De l’indignation à l’organisation
Gene Sharp, ce stratège que je cite dans mon dernier livre La nuit est longue, mais la révolution vient, nous avertit : « Une action basée sur la ‘brillante idée’ de quelqu’un a ses limites. On a plutôt besoin d’actions basées sur une réflexion sérieuse, sur la prise en compte de l’étape suivante qui sera nécessaire pour abattre le dictateur. »
Nous avons eu assez de brillantes idées. Assez de coups d’éclat isolés. Assez de mobilisations qui s’enflamment puis s’éteignent. Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est de méthode. D’organisation. De stratégie.
Voici ce que je vous propose pour 2026 :
Créez des groupes d’action
Pas des associations de façade. Pas des rassemblements pour discourir indéfiniment. Des groupes d’action — des cellules de 5, 10, 20 personnes maximum, unies par un objectif précis, une compétence commune, une localisation géographique.
Un groupe pour surveiller et documenter les violations des droits de l’homme dans votre quartier. Un groupe pour former les jeunes à la désobéissance civile non-violente. Un groupe pour développer des outils numériques de résistance. Un groupe pour soutenir économiquement les victimes de répression. Un groupe pour produire et diffuser de l’information vérifiée. Un groupe pour planifier des actions symboliques percutantes.
Petits, agiles, focalisés, efficaces.
Chaque groupe joue son poste. Chaque groupe connaît sa mission. Chaque groupe prépare l’étape suivante.
Documentez, analysez, partagez
Après chaque action — grande ou petite — posez-vous trois questions :
1. Qu’est-ce qui a fonctionné ?
2. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?
3. Quelle est l’étape suivante ?
Discourez sur la lutte. Oui, vous avez bien lu. Parlez-en. Analysez-la. Étudiez-la. Pas pour vous en glorifier vainement, mais pour apprendre, améliorer, transmettre. Les révolutions réussies sont celles qui documentent leurs victoires ET leurs échecs, qui transforment chaque bataille en leçon pour la suivante.
Soyez fiers de ce que vous avez accompli — chaque petit acte de résistance, chaque moment où vous avez refusé de plier. Cette fierté n’est pas de l’arrogance. C’est le carburant de la persévérance.
L’appel de 2026
Togolaises, Togolais,
Je sais que vous êtes fatigués. Je sais que beaucoup d’entre vous ont perdu espoir. Je sais que l’exil vous semble parfois la seule issue. Et je respecte ce choix pour ceux qui le font — la survie n’est jamais un crime.
Mais pour ceux qui restent, pour ceux qui veulent rester, pour ceux qui choisissent de transformer ce pays plutôt que de le fuir, voici mon message :
2026 sera l’année où nous cessons d’attendre et commençons à construire.
L’année où nous comprenons que personne ne viendra nous sauver.
L’année où nous trouvons notre poste et nous y tenons.
L’année où nous créons des groupes d’action dans nos quartiers, nos villes, nos régions.
L’année où nous transformons notre fatigue en détermination, notre désillusion en lucidité stratégique, notre colère en organisation méthodique.
L’année où nous devenons, chacun, cet homme ou cette femme ordinaire qui accomplit l’extraordinaire.
La promesse du match collectif
Un match ne se gagne pas avec onze génies désorganisés. Il se gagne avec onze joueurs disciplinés qui connaissent leur rôle et font confiance à leurs coéquipiers.
Le Togo est notre terrain. Nous sommes l’équipe. Le sifflet a déjà retenti depuis longtemps. Certains jouent déjà à leur poste — qu’ils continuent. D’autres cherchent encore leur place — qu’ils la trouvent. D’autres sont sur le banc — qu’ils se préparent à entrer.
Mais une chose est certaine : le match ne s’arrêtera pas. Autant le gagner.
Bonne année 2026, Togolaises et Togolais.
Pas une année de vœux pieux.
Une année d’action réfléchie.
Une année de stratégie collective.
Une année où chacun trouve son poste.
Une année où nous cessons d’attendre l’homme providentiel parce que nous aurons compris : c’est nous.
La nuit est longue. Mais elle n’est pas éternelle.
Et c’est nous qui portons l’aube.
À vos postes, citoyens !
Gnimdéwa Atakpama
Auteur de « La nuit est longue, mais la révolution vient »















